Début d'un récit ninja - qui ne verra surement jamais de fin.

Depuis le jour #1, rien n’était plus pareil.  Le Oui l’avait emporté par une majorité respectable et le monde bascula. Plusieurs nations s'empressèrent de créer des liens économiques et politiques.  Certains traités, plus tard jugés défavorables, furent acceptés et la nouvelle république du Québec naquit.  Ces alliances ont été conclues pour assurer la croissance démographique et établir clairement la force politique du Québec sur l’échiquier mondial.  Cependant, plusieurs nations profitèrent de ce nouveau joueur et en bout du compte, la république n’en fut qu’exploitée.  Les surtaxes et la faiblesse de la valeur marchande de la devise québécoise ont eu vite fait de causer un appauvrissement du peuple.  Au cours des années qui suivirent l'indépendance, les partis politiques se succédèrent, plusieurs ne terminant pas leurs mandats.  La pauvreté des uns se fit invariablement au profit des autres, la corruption s’installa rapidement, contrôlée principalement par les gangs de motards et plus discrètement par les mafias des grandes villes.  Novembre 2010 fut une date que peu de gens aimaient se remémorer.  Huit années avaient déjà passé et la république n’avait toujours pas fait de pas vers l’avant. Sans faire une énumération exhaustive, notons simplement que les soins de santés étaient restés au beau fixe, de même que l’éducation.  Les routes étaient carrossables mais il était impératif de prévoir deux pneus de secours pour les voyageurs de longues distances. 

Ma vie dans le Nord était respectable.  L’Abitibi qui m’avait vu grandir me souriait à chaque jour.  Cadre dans une compagnie minière fut une bénédiction en ces temps dur puisque depuis Le Jour, l’exploitation des métaux parti en hausse et malgré les mauvaises décisions des gouvernements, certaines entreprises étaient demeurées prospères et florissantes.  Plusieurs économistes firent des prédictions pessimistes sur l’extraction et la transformation des ressources naturelles au Québec, ce qui poussa les prix à la hausse. Chaque fin de semaines, j’allais à Val-d’Or, une ville minière que la souveraineté avait indirectement sauvée.  Mis à part l’usine de lithium, plusieurs mines étaient fermées.  Le centre-ville de la cité était de plus en plus désert, le taux de chômage était à la hausse mais la relance métallurgique poussa plusieurs institutions minières à reprendre l’extraction.  La qualité de vie des grands centres diminuait alors qu’elle s’améliorait au niveau des régions.  La ville de Val-d’Or m’avait apporté plusieurs bonheurs, ma compagne et mes enfants.

Chaque jour m’apportait ma dose de travail et j’y gagnais mon beurre à la sueur de mon esprit. Malgré la chaleur de l’été, l’air climatisé de mon bureau aidait mon corps à conserver une température optimale de fonctionnement.  Cinq jours par semaines, je programmais, j’analysais, compilais des rapports d’analyses.  L’équipe informatique était devenue, au fil des années, une seconde famille.  Des amis de longue date y travaillaient également et le sentiment d’être à l’abris de la crise économique sévère qui régnait depuis bientôt huit longues années ne faisait qu’améliorer l’ambiance de travail. 

Un soir, alors que je m'apprêtais à aller dormir, un bruit étrange résonna dans la maison.  La vivacité de mon ouïe me fit rapidement comprendre que quelque chose venais de se coller avec fracas sur la porte avant de mon domicile.  Ce son, je le connaissais bien, je savais qu’une périlleuse mission m’attendait. J’ouvris la porte, attrapai la flèche à aimant logée à trois pouces à gauche de la poignée et refermai avec une rapidité qui m’était légendaire. À mon habitude en pareil moment, je me versai un verre de porto, je m’asseillai sur le sol et déroulai délicatement le message ainsi adressé a mon attention. C’était un rituel que j’avais perfectionné au long de ma carrière de ninja.  J’avais plusieurs missions à mon actif et malgré les obstacles qui s’étaient dressés sur mon chemin, je n'avais jamais essuyé de perte humaine.  C’était là mon plus bel exploit puisque je travaillais toujours seul.  Mon corps avait plusieurs cicatrices mais celles-ci n’était que des emblèmes du devoir accompli.

Ma nouvelle mission s'annonçait impérative, dangereuse, bourrée d’imprévues et ultra-full-secrète.  Un complot se tramait en terre sauvage et je devais m’y rendre sans délai pour empêcher certaines recherches d’aboutir.  Selon les informations contenues dans mes ordres, une archéologue faisait des fouilles dans des galeries souterraines de l’ancien château Chomedey-de- Maisonneuve.  Le document m’apprit également que les informations que cette dame pourrait découvrir ne pourraient qu’affaiblir l’équilibre précaire du gouvernement actuel.  Je n’avais d’autre choix, je devais partir.

Il me fallu quelques semaines pour me préparer mentalement a prendre d'assaut la métropole.  Je n’avais vu Montréal qu’en image sur la télévision.  Des visions de chaos et d’anarchie depuis le Jour #1.  Les nouvelles regorgeaient de meurtres et de crimes crapuleux.  Des rumeurs voulaient que les stations de télévisions choisissais les pires crimes en laissant les moins sensationnels de cotés, le tout dans le but d’améliorer les cotes d’écoutes et de ne pas fermer.  L’est de Montréal, la zone la plus industrialisée des années canadiennes était devenu un guettos où les policiers n’allaient que trop rarement.  Choisissant de ne pas déménager leurs installations, plusieurs entreprises embauchèrent des agents de sécurité entraînés et armés jusqu’aux dents.

Le port commercial s’était rapidement transformé en carrefour pour la distribution de substances de tout genre.  Les scandales de drogues, d’immigration et de trafique d’organes humains avaient une place de choix aux bulletins d'informations télévisés.  Selon mes observations, les crapules colombiennes et américaines avaient transformés le port en Marché Mondial à la mode de Jean Coutu.  Il semblait possible d’y trouver de tout, et même des amis en provenance de plusieurs pays défavorisés.  Ces immigrants clandestins pouvaient alors entrer au Canada ou tenter de passer la frontière américaine.

Au travail, lors de rencontre avec mon supérieur immédiat, je lui fis comprendre l’importance de me déménager sur l'île de Montréal.  Je ne lui ai pas expliqué la menace qui planait sur la république.  J’usai plutôt de technique de persuasion ancestrale qui m'ont été transmise de génération en génération.  L’art de persuader invariablement quelqu’un de quelque chose n’est pas une quelconque discipline, celui qui peut la maîtriser ne sera jamais n’importe qui.  Nous convînmes d’effectuer mon transfert le plus tôt possible.  La pression qu'exerçait ma volonté sur son esprit était telle que j’aurais pu faire de cet homme mon serviteur si la sagesse et le respect n’étaient pas des valeurs que tout ninja tente de parfaire.  Ma perfection en ces domaines était grande, tout comme dans plusieurs autres techniques.  Le Maître Ninja m’avait choisi selon mes compétences et ma loyauté.  Il savait que je n'arrêterais de frapper mon adversaire seulement lorsque le sang cesserait de jaillir de son corps inanimé.  Un disciple de mon grade effectue toujours ses missions en s'assurant que toutes les conditions de réussite sont complétées.  Un corps sans vie et dont les fluides ne s'échappent plus est un mort. Aucun doute ne doit subsister et aucune possibilité de réanimation ne doit pouvoir être envisagée.

Je purifiai mon âme a plusieurs reprises avant de partir pour cette gigantesque cité où le crime régnait.  Je me rendit au temple secret et méditai de longues heures. Mon être était entouré de fumée et une douce mélodie apaisait mon esprit.  J'ouvris mon âme et laissai pénétrer la sagesse des anciens.  Le message de ceux-ci fut clair et sans équivoque: "La voie de la libération est à Montréal. Niaises pas avec ça !".  Pour le commun des mortels, pareil message n'est que trop vague mais pour un ninja de ma trempe, l'interprétation était toute simple.  Pour moi, il n'y avait aucun doute, ce message signifiait : "Part sauver ta patrie, le temps presse".  Les ancêtres m'avaient conseillé, j'allais partir.  Il est très néfaste de débattre de certaines questions importantes avec les esprits des anciens, d'abord parce qu'il ont tendance à s'entêter dans leurs idées et qu'il peuvent se retourner contre vous si vous leurs cherchez trop de puces.  M'abandonnant à mon sort, je me préparai.  Je consultai des cartes de la région métropolitaine pour me familiariser avec les noms des grandes artères et axes routiers.  Je lus plusieurs manuscrits sur ce qui m'attendait, l'archéologie, la métropole et ses mœurs débridés.  Malgré ma préparation, je savais que j'aurais un choc et je fis de mon mieux pour encaisser le coup.

Sous l'influence de mon chef et maître ninja, je choisis de m'installer, avec ma petite famille, dans l'ouest de l'île de Montréal.  La chaleur était intense et l'humidité alourdissait l'air ambiant.  Le facteur humidex faisait grimper ma température corporelle à des sommets que même les plus mémorables histoires de fesses ninja ne pouvait égaler.  Si vous êtes un inculte des ninjas, sachez ceci; un être de ma stature excelle en tout et fait tout mieux que tous.  Je me rendit compte que ma flotte de véhicules ne me permettrait pas de passer inaperçu.  Je décidai de n'en garder que les plus important :  la voiture familiale et le pick-up beige, héritage de mon père.  Les cinq autres machines furent entreposées à Évain, banlieue fortunée de Rouyn-Noranda.  Plusieurs de mes compatriotes s'interrogèrent sur ma sélection.  L'avantage d'un pick-up beige n'est pas évident pour tous et pourtant jamais je ne regrettai ce choix.  Un engin de 17 ans n'attire pas les regards des agents de la paix, sa couleur beige n'annonce pas toutes ses possibilités de performances, le coût du diesel étant en baisse constante, l'économie est inévitable, l'assurance ne coûte que quelques sous et surtout, la mise hors d'usage n'est pas une catastrophe.  Estimant les dangers auxquels j'allais devoir faire face, mon choix fut simple et rapide.  Je n'allais quand même pas envoyer un utilitaire sport de trente milles bâtons à la casse juste pour sauver le monde.  Un ninja a droit à ses priorités.  Les déménageurs s'affairaient à installer les meubles dans mon appartement alors que j'inspectais les moindres recoins.    aurait pu avoir vent de mon arrivée en sol montréalais et m'avoir préparé un comité d'accueil des plus sanglant.  L'endroit était désert et sécuritaire.  Le logis fut parfaitement installé en quelques heures seulement, vu la rapidité et l'efficacité d'un ninja au travail.  La modestie n'est pas un prérequis pour avoir le titre de "Ninja".  J'ouvris donc une bouteille de houblon et étudiai les environs pour en évaluer la valeur stratégique.  J'avais une vue sur un arena local et son boulevard des plus achalandé.  Une épicerie à deux coin de rue, une pharmacie, un subway, un tim horton et un Pizza Hut à moins d'un kilomètre; l'endroit paraissait parfait.  Que l'exploration commence…

Le refrigerateur étant plutot vide, je partis vers l'épicerie. Les voix des conversations que j'entendais me firent rapidement réaliser que l'anglais est à l'honneur et que je devais parfaire mon accent pour passer incognito.  Je n'eus pourtant pas de difficultés à me faire comprendre à la caisse puisque toutes les caissières avaient un excellent francais. Note mentale #1: la population francophone semble exploitée par les anglais. À ma sortie du Provigo, je croisai un homme avec l'épinglette de "Manager". Il me lanca un "Hi", je lui répondis d'un sourire.  Mes inquiétudes sur l'état du bon peuple Québécois en sol montrealais me paraisserent de plus en plus concretes. La même réalité fut palpable dans les différents commerces de l'Ouest.  Lors d'une visite des librairies, je sus que le francais était marginal dans cette partie de l'ile.  Que comprendre d'autre lorsque l'on voit une douzaine de livres dans le fond d'une boutique, le tout dans un bac, à peine trié.  Mon beau Québec, qu'étais-tu donc devenu au fil des années.  Je pris conscience de l'importance capitale de mes objectifs en cette cité.   L'échec ne pouvait etre une fin envisageable.

Je rentrai au bureau quelques jours plus tard.  J'écoutai les postes de radio AM que je savais susceptible de m'informer sur l'actualité de la métropole.  Certaines informations me parurent d'intérêt. L'assemblée nationale était sous la garde de plusieurs corps policier.  Ceux-ci tentaient de maîtriser des manifestants.  Selon leur porte-parole, leur groupe désire pacifiquement présenter un projet d'unification a l'Angleterre, la mère patrie de l'Amérique.  Le gouvernement avait déjà statuer sur ce point jugeant que revenir dans la constitution Anglo-saxonne serait un pas en arrière.  Pour sa part, un représentant de la société Saint-Jean Baptiste a déclaré "Le Québec n'est pas une nation à vendre, c'est chez-nous.  Certes, y'a des travers, mais c'est à nous."  L'idée de retourner dans la constitution britannique me semblait aussi farfelue que l'histoire d'Alice au pays des merveilles.  Cependant, je notai l'auto-collant  "B to B".  Cet acronyme signifiait sans l'ombre d'un doute “Back to Britt's”.  Mon cerveau ninja avait un don particulier pour décoder pareil rébus, peut-être aussi parce que c'était écris en tout petit au bas de l'étiquette et que je l'avais lu à l'occasion d'un freinage brusque. Qui sait. 

Au fil des semaines de préparation et d'entraînement, je remarquai que plusieurs automobilistes étaient partisans du retour à la constitution  anglaise.  L'urgence d'agir se faisait sentir.  Je savais que si cette archéologue divulguait les informations qu'elle cherchait dans ces ruines, elle signerait l'arrêt de mort de la République.  Je ne pouvais laisser une telle catastrophe se produire; mon peuple ne serait pas assimilé une seconde fois, il n'en était pas question.  J'allais tout faire pour corriger la situation.

Mes préparatifs allaient bon train et doucement, l'hiver s'installa. M'adaptant à mon milieu, je profitai du fait que les recherches archéologiques soient en veille pour la saison morte pour visiter le centre-ville.  Encore là, plusieurs surprises m'attendaient.  Des vertes et des pas mûres si je puis dire.

Je prit d'abord le métro.  Je savais que ce moyen de transport n'était pas des plus sûrs mais avec ma stature imposante et ma puissance de combat, j'étais confiant.  Il fallu quelques minutes pour se rendre à la station donnant accès à l’une des meilleure poolroom, le Sharkx. Cet établissement était ouvert depuis plusieurs décénies et malgré tout, il était resté fidèle à sa réputation.  La musique y était excellente et les serveuses n'étaient que trop jolies et sexy.  "Un poolroom comme on en voit pas assez" pensais-je.  Ces femmes connaissaient bien le pouvoir d’attraction qu'elles avaient.  Leurs tenues vestimentaires, leurs démarches langoureuses, les regards aguicheurs qu'elles lançaient aux clients, je compris rapidement leur langage.  Le message qu'elles évoquaient était "Je suis irrésistible, tu me veux, cours toujours mon lapin, tu ne saurais que faire de moi." Lire ici “ Payes-en des drinks mon gros colon… je partirai pas plus avec toi a soir! ” Ayant comprit ceci, je me concentrai sur la partie de billard en cours.  Par compassion, je laissai mes confrères de travail jouer à leurs tours.  Les diverses soirées passées en ce lieu de perdition furent généralement joyeuses et bien arrosées.

Pour mieux connaître la ville, j'usai du moyen de transport le plus commun, le métro.  Il avait perdu son allure fraîche et propre d'antan. Il était devenu une cachette idéale pour disparaître puisque la foule y était dense en tout temps.  Les moins fortunés de la ville y avaient élu domicile pour la chaleur qui s'en dégageait durant l’hiver.  Selon certaines rumeurs, les plus téméraires s'étaient réfugiés dans de sombres corridors donnant sur les rames. Les wagons de têtes étaient équipés de déflecteurs permettant de pousser vers la droite les obstacles potentiels.  À ma surprise de voir que si peu d'attention était porté au débris, on m'informa qu'il y a une locomotive de nettoyage qui passe de temps à autre.  Selon la croyance populaire, elle broierait même les déchets en purée.  Ceci étant dit, seuls certains habitants de la ville souterraine peuvent témoigner de son existence et encore moins confirmer la mouture.  Les musiciens étaient nombreux et la majorité n'avait que quelques sous dans leurs chapeaux.  Considérant mon salaire annuel et ma compassion pour ceux qui tentent de se prendre en main, je déposais fréquemment quelques sous, même si leurs mélodies ressemblaient plus à du bruit qu'à de la musique.  En tant que ninja, aider mon prochain est une règle de vie. Personnellement, je l'applique seulement à ceux qui s'aident eux-mêmes.

Le climat s'étant réchauffé depuis plusieurs années, la métropole passait l'hiver sous la neige fondante.  Le sol gelait  de novembre à mars, ce qui me laissait quelques temps pour me préparer à remplir ma mission.  Les rues n'étaient que rarement saupoudrées de calcium.  Le ministère des transports renonça à l'utiliser puisque selon la convention de Londres sur l'environnement, signé en 2011, son utilisation avait un impact dévastateur majeur sur la nature.  Il était évident pour moi que la signature de cette clause fut une erreur et sans le calcium, les routes devinrent de plus en plus meurtrières en période hivernale.  Voulant plaire aux grandes nations du monde, Charbonneau, le président de la république signa en espérant que la recherche trouverait un moyen plus écologique, mais en vain.  Son mandat prit fin deux années plus tard et les recherches furent mis en veille pour sauver le système de santé, lui aussi en crise.  Les rues, parsemés de nid de poules, crevasses parfois mortelles pour les pneus, étaient également sales et chaque balade en machine nécessitait une attention particulière pour éviter d'endommager le véhicule.  À Montréal, chaque balade en voiture était une aventure, et pour moi, c'était un plaisir.

Les journées d'hiver passèrent et lentement, les jours redevinrent de plus en plus long.  Malgré mon désir d'aller tenter ma chance sur une pente et d'essayer la planche a neige, je jugeai plus sage de me restreindre a des activités plus prudentes.  Une blessure pourrait entraver ma mission.  L'utilisation d'un plâtre comme arme m'a toujours paru déloyale puisque qu'elle simule la faiblesse.  Un ninja n'a pas de faiblesse, c'est bien connu.  La mission allait bientôt reprendre et je devais m'empresser de m'y préparer.  Je décidai de mener ma petite enquête sur l'archéologue.

Je me branchai sur Internet et fit quelque recherche a son sujet.  Qu'allais-je apprendre sur Véronique Latour?  Je découvrit qu'elle participa a plusieurs fouille en Égypte et au moyen-orient.  Certains rapport d'expédition me confirmèrent qu'elle avait un sale caractère et qu'aucun archéologue ne voulait plus travailler avec elle.  Je m'introduisit dans les registres de la Société d'assurance automobile pour m'informer sur le cas de Mlle Latour : yeux bruns, cheveux roux, 5'8", permis de conduire valide en 2016, classe 3 et 5.  La SAAQ n'était plus depuis 2016, le gouvernement avait maintenant introduit dans les impôts le permis de conduire.  Une simple case à cocher dans le rapport de fin d'année donnait le droit d'utiliser le réseau routier.  Plusieurs personnes ne payaient pas et roulaient à leur aise, ils prenaient des risques mais ils épargnaient.  C'était le quotidien de la pauvreté.  Le dossier médical de ma proie ne revelait rien de bien intéressant, mis a part le fait qu'elle ait une résistance aux analgésiques et sédatifs.  Il m'apparaissait clairement que j'allais devoir la supprimer sur place.  Je devais également détruire le but de ses recherches.  Je ne connaissais que peu de choses sur les fouilles archéologiques ce qui me fit modifier ma tactique.  Poser une immense bombe et faire exploser le site avec Mlle Latour n'aurait fait qu'attirer l'attention sur ses investigations et, selon mes ordres, "Nul ne doit savoir ce qui s'y trouve".  Je devais donc attendre qu'elle trouve pour la supprimer ainsi que cet objet.  Pour se faire, un préambule d'espionnage devait se faire et je savais parfaitement comment opérer pour suivre les fouilles à la trace.

J'avais depuis longtemps élaboré un système simple et peu coûteux pour ce genre de filature.  Je me rendis sur le site avant que le sol ne dégèle.  Ma camionnette, sous le contrôle de mes mains, je roulai dans la nuit.  Avec mes phares allumés, je pouvais percevoir une pièce de monnaie à 30 pieds. La pose d'un second alternateur sur mon véhicule en avait fait rire plus d'un mais j'avais maintenant un record de 1000 miles sans crevaison grâce aux phares anti-brouillards et autres sources lumineuses que j'avais installées sur mon pick-up.  Les diverses composantes que j'avais besoin pour cette installation de filature furent rapidement rassemblées puisqu'elles avaient déjà servi dans une précédente aventure. 

Je me stationnai près de la station Namur.  La mallette argentée à la main, je m'engouffrai dans la sous-ville.  L'ouverture de la porte m'offrit une odeur de forte transpiration.  Il fallu quelques instant a mes terminaisons olfactives pour oublier cette désagréable sensation.  Je sentais les regards se poser sur ma mallette.  Ses reflets d'aluminium n'étaient pas les meilleurs atouts pour passer inaperçu dans cet endroit de perdition.  Mes doigts tenaient fermement la poignée alors que j'attendais mon transporteur.  J'étais au milieu de l'allée, entre le mur et la rame.  Je fixais le métro du sens inverse ; ses fenêtres me permettaient de voir qu'un attroupement se formait autour de moi.  Je tournai la tête brusquement ; l'attroupement en vue se mis à regarder ailleurs suspicieusement.  Je savais que l'affrontement allait être inévitable.  Ma vision périphérique me permis d'en percevoir dix.  Le combat s'annonçait plus qu'inégal, a moins qu'il n'y ait un maître des arts martiaux dans leur camp mais j'avais peine à croire qu'un individu avec de telles qualités serait intéressé à voler une mallette dont il ne connaît pas le contenu.  "N'y pensez pas", lançais-je mais un premier s'élança avec un couteau à la main.  Je détestais avoir recours à la violence mais la légitime défense avait préséance, sans compter que je devais, dans l'ombre, sauver l'avenir de la nation.

Je déviai son arme avec la mallette et j'empoignai solidement sa tête de mon autre main. L'homme hurlai alors que je le maintenais dans cette position en appliquant une grande force de compression.  Je le fit reculer et avec une motion de lanceur du poids olympique, j'écrasai sa tête contre le mur.  Je sentis son crane se briser sous mes doigts.  Il poussa gémissement, crachant le sang qui s’était propagé dans sa bouche à l’impact.  Relâchant ma main, il s'allongea, inanimé, entouré d'une marre de sang grandissante.  Je me retournai rapidement pour voir qui allait être le suivant.  L'attroupement s'était dispersé.  Ils avaient compris.  Les tuiles sur le mur semblaient être légèrement enfoncées.  Le choc fut brutal et sûrement fatal pour cet assaillant.  Le fluide vital de mon opposant avait fait tout un dégât. Je le regardai son visage tordu de douleur et examinai son crane déformé par l’impact.  Un homme, vêtu de guenilles m'interpella alors que je vérifiais l’absence de pulsations cardiaques.

- Monsieur, euh, Sir ?
- Oui
- Vous me l'direz quand vous aurez fini ce mort ? me demanda-t-il
- Et qu'est-ce qu'tu vas en faire ?

Je me doutais que la réponse que j'allais recevoir me plairait mais ce gueux avait piqué ma curiosité.  D'innombrables scénarios macabres volèrent à travers mon imagination.  Affichant son plus beau sourire aux dents pourries, il me répondis

- J'ai une famille à nourrir moi aussi. Et il est plutôt dodu.

Je m'épargnai les détails de cette nutrition et lui fit signe de la main que je lui laissais ce cadavre.   Le train sous-terrain approchait, je sentais le vent sur mon visage.  Le métro arriva, traînant avec lui l'odeur de la sous-ville et de la moisissure ambiante. Les portes s'ouvrirent en un grincement qui annonçait clairement l'age de chaque wagon de mon transporteur.  Les portes étaient couvertes de graffitis et tags de toutes sortes.  Les plus fréquents était "FTW", le signe d'anarchie et "B2B".  J'entrai et m'appuyai à un poteau chromé.  Ma main droite, ensanglantée, laissa des traces sur le tuyau vertical.  Les curieux la remarquèrent et se mirent à me dévisager.  Doucement, je posai ma valise parterre et sorti un mouchoir de ma poche de manteau.  J'essuyai le sang et glissai le bout de tissus dans ma poche arrière de jeans.  Je repris ma mallette et gardai un oeil sur la foule pour parer toute attaque. 

- Station Place d’Arme

Une voix enregistrée, la même depuis sûrement plus de 50 ans annonça ma destination.  Les portes du wagon s’ouvrirent et je remontai vers la surface.  Traversant les portes tournantes, le smog me pris à la gorge.  Il me fallut quelques instants pour m’accoutumer à ce brouillard nocif mais mon système en avait l’habitude.  Je pris quelques instant pour mémoriser les visages m’entourant à ce moment pour éviter d’être suivi.  Je partis en direction des bâtiments ancestraux du Vieux-Montreal.  Je traversai les boulevards en courant entre les voitures, jaugeant chaque pas.  La moindre erreur sur le boulevard avec le smog signifiait une mort certaine et certainement sanglante.  Quiconque aurait tenté de me suivre n’aurait pu le faire sans que je m’en aperçoive.  Je me savais seul en mission et j’allais effectuer cette étape sans laisser la moindre trace de mon passage. 

A ma grande déception, je vis les statues d’héros historiques, certain anglais et certain français.  Malgré mes convictions profondes, la vue de personnages aussi important bafouillées de graffitis puérils ne pouvais que me déplaire. Au détour de la rue St-Vincent, le 45 St-Paul se dressait devant moi. Garré a quelques metres de l’entrée principale, je vis la voiture de Véronique Latour. Il ne restait plus qu’à installer un mouchard.  Je pris d’abord le temps de grimper jusqu'à la gouttière par l’échelle de secours de la ruelle. Jouant de mes outils sans fils, j’installais un puissant émetteur-relais numérique.  Les ondes de la république était devenues une jungle.  Celui qui avait plus de watt utilisait la fréquence de son choix.  Je fis quelques réglages pour écraser les ondes d’une station de radio anglophone de l’ouest de l’île.  Une fois l’heure, un BIP d’une durée moyenne de 0.5 secondes serai envoyé par ce relais. Ce signal contiendrait le résumé compressé du contenu sonore de la dernière heure.  La portion importante de cette installation s’annonçait et les rayons du soleil avaient de plus en plus de difficulté à rejoindre la surface terrestre.  Un détail anodin qui n’allait que me simplifier la tâche.  Retournant vers la façade de l’immeuble, je remarquai l’entrouverture d’une fenêtre menant au sous-sol.  Malgré mon autodiscipline en matière de silence, je ne puis retenir un “ trop facile ” bien mérité dans ce cas.  La VW de Mlle Latour était toujours garée alors je décidai de prendre le temps d’aller casser la croûte avant de terminer mon installation.  Je me contentai de deux hot-dogs achetés pour quelques sous à un kiosque ambulant. Je pris place sur un banc de parc de la place Jacques Cartier et gardai un œil sur la fenêtre qui allait devenir ma porte d’entrée. 

Une heure avait passé quand la lumière s’éteignit à l’étage inférieur.  Je me préparais mentalement à m’introduire dans l’antre des fouilles quand je vis l’archéologue se diriger en ma direction.  D’un œil rapide, je dénombrai quinze personnes, trop de témoins à éliminer, je devais envisager une solution alternative, et rapidement.  À moins de 10 mètres, elle bifurqua vers le restaurateur.  Sa commande, deux hot-dogs, pains grillés, relish, moutarde et cornichons piquants.  La même chose que j’avais pris une heure plus tôt.  J’avais du respect pour elle sur le plan alimentaire mais ses recherches ne devaient jamais aboutir, tel était ma mission.